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Visions et réalités de la précarité en Méditerranée - Publié le 18/01/2008
Atelier dans le cadre de la Journée provençale de la santé humanitaire - Mots-clefs : CESH
Lien web : www.cesh.org
Organisé chaque année par le Centre européen de santé humanitaire (CESH), la Journée provençale de la santé humanitaire vise à rassembler des acteurs de la solidarité locale et internationale, de tous les points de vue et de toutes les disciplines, dans l'optique de dresser des passerelles entre humanitaires, universitaires, militaires, administratifs et citoyens...
Visions et réalités de la précarité en Méditerranée
Dr Djamel BOURICHE, pédopsychiatre, CMP Saint-Louis, CH Edouard-Toulouse
Le Docteur Djamel Bouriche s’est ensuite lancé dans une description fort imagée de la vie méditerranéenne dans les quartiers marseillais qu’il connaît et des répercussions de la précarité. Historiquement, Marseille reste une cité cosmopolite ouverte sur la Méditerranée où les brassages culturels et les métissages ethniques se mettent en scène au quotidien dans un environnement social complexe et parfois difficile, où l’autre peut rapidement devenir le bouc émissaire selon le contexte politique et économique de la ville.
Malgré le verbe haut et la galéjade marseillaise ambiante, « le peuchèrisme » (pour les plus anciens) remplacé aujourd’hui chez les jeunes par le mot arabe « meskine » exprime une dure réalité que l’on nomme précarité et pauvreté parmi les couches sociales les plus basses et la couche moyenne basse.
Ayant grandi dans un quartier et (non une cité) de Marseille (situé dans le 14e arrondissement) comme beaucoup de migrants issus de la migration de l’Afrique du Nord cohabitants avec des Italiens, des Juifs, des Corses, des Espagnols, des Polonais, des Gitans sédentarisés, des Sénégalais et des Martiniquais, nous vivions dans un contexte de pauvreté avec un bidonville comme celui de Picon qui juxtaposait les autres quartiers.
La richesse de cet environnement venait de ces populations qui habitaient la scène publique et produisaient des échanges médiatisés entre diverses catégories d’âges. Cette fameuse culture populaire n’existait pas, elle se vivait en tant que telle basée sur des parlers et des expressions qui se nourrissaient de différents apports langagiers du monde ouvrier et de l’environnement marseillais. Les pères de classe ouvrière, malgré la fatigue, occupaient la place publique et se plaignaient comme tout bon Méditerranéen de la vie, des enfants, de leurs femmes ; leurs conversations montraient que les langues et les parlés ne sont plus dans la tour de Babel, ce qui donnait une connotation pagnolesque à leurs propos ; et je me demande encore aujourd’hui comment ils pouvaient se comprendre.
Les personnes et les personnages habitaient leur quartier dans le sens noble du terme, où les classes d’âges s’auto organisaient avec un respect des aînés et une fascination pour les jeunes voyous qui jouaient dangereusement avec la vie pour prouver leur honneur et leur virilité. Les actes de bravoure et de défiance envers l’ordre et la loi nourrissaient l’imaginaire collectif et les ragots de toutes sortes. Les douces voix des mères méditerranéennes hurlaient au balcon ou à la fenêtre à s’arracher les cordes vocales pour rappeler aux enfants et aux maris que c’est l’heure de la soupe, (la télévision n’avait pas encore l’impact d’aujourd’hui).
Les valeurs de solidarité, de partage, d’échange, venaient s’associer à une méfiance et une crainte envers l’autre qui pouvait amener « le mauvais œil » ou plutôt « l’œil ».
Le contexte politique et socio-économique n’était pas plus favorable qu’aujourd’hui, nous étions sous Giscard, la première crise pétrolière venait d’arriver et il avait été décidé que le regroupement familial serait bénéfique pour les populations nord-africaines sans rien préparer en vue de cette nouvelle noce… On connaît la suite…
Une deuxième vision me vient et se situe dans les années 80 qui voient s’écrouler le monde ouvrier avec un départ en masse de gens qui ont la possibilité de déménager et dont la couleur de peau ne pose pas de problème. Le déchirement est total, les pères désertent l’espace public rongé par le chômage et la honte en espérant, Inch’Allah, des jours meilleurs.
Les commerces mettent la clef sous le paillasson par la faute de cet immense mammouth qui écrase tout sous son passage, l’hypermarché, la caverne d’Ali Baba qui va donner l’illusion aux gens que l’opulence est à la portée de main. Certains jeunes ne tarderont pas à s’en rendre compte en « chouravant » de toute part. La délinquance sur l’acquisition d’objets est née et ne s’arrêtera pas.
L’ambiance dans le quartier va changer où la désillusion et le désespoir deviennent les deux mamelles de la classe ouvrière. La précarité est en route, en effet l’accession aux produits de grande consommation va culpabiliser et déprimer certaines de ces populations déjà vulnérables car il faut posséder pour être associé au culte de l’apparence. Je vous renvoie à la chanson d’IAM « la danse du mia ».
La massification scolaire désaffilie beaucoup de jeunes à cette catégorie sociale et ils sombrent, pour beaucoup, dans les addictions multiples dans un contexte d’épidémie de SIDA. La délinquance associée désertifie le quartier, le langage de la rue se transforme et modifie la vision de quartier en celle de cité. On compte les morts où plutôt on ne les compte plus, c’est devenu banal de perdre un ami, un voisin, dans l’indifférence la plus totale. Les populations migrantes vont payer le prix fort sur l’autel de la crise économique et sociale.
Une troisième vision beaucoup plus contemporaine me montre que la jeunesse de ces cités d’aujourd’hui ne s’en laisse plus compter. Les différentes utopies ont quasiment disparu, le modèle néolibéral est très rapidement intégré par la jeunesse des cités qui développe la notion de « biz’ness » déjà en place dans les années 80 mais qui n’avait pas le même impact qu’aujourd’hui.
La vie n’est plus dans la rue mais dans les appartements, on se confine et on utilise la rue, uniquement comme lieu de passage, les lieux de socialisations pour les enfants et les ados disparaissent au profit de parking, où la voiture dévore l’espace. Les hommes et les pères ont disparu de la place publique depuis bien longtemps, laissant la rue aux jeunes qui vont structurer l’espace autrement et développer le concept de territoire. Les nouveaux modes de communications (portable, internet , cable, etc.) modifient les codes en vigueur et la relation à l’autre.
Malgré cela, une néoculture que l’on a appelé culture de banlieue fait son apparition et nous assistons également depuis une dizaine d’années à la réémergence du concept d’ethnicité lié pour beaucoup à la manière dont les adolescents se catégorisent entre eux, les Arabes, les Blancs, les Noirs, les Juifs ; mais les parlers des adolescents font également référence au comportements sociaux comme les « bouffons », les « sans amis », les « blédars », les « fils à papa », « les chauds », les « canailles », les « cailleras », la « gadji ».
Ces identités plurielles dans les classes populaires s’associent souvent dans les quartiers concernés à l’affaiblissement et à la mélancolisation du lien social consécutif à l’individualisation et l’individualisme marqueurs d’une société de consommation poussée à l’extrême, d’une modification des systèmes familiaux, avec une nécessité de recomposition du lien social qui modifie le rapport à l’autre et font émerger des solidarités mécaniques communautaires (clan, tribu). Les groupes se constituent souvent autour d’affinités sociales, religieuses, ludiques, hédonistes, délictueuses formant une socialité temporaire et des liens communicationnels de type néo-tribalique pour maintenir une économie psychique et éviter un effondrement narcissique.
Ma pratique clinique prend place dans la zone nord dans le 15e arrondissement de Marseille où tous les indicateurs socio-économiques sont au rouge et où la vie culturelle est portée par les nombreuses associations (pas pour longtemps) qui assurent une interface entre les différentes communautés et les différents types de familles.
La consultation de pédopsychiatrie se situe sur un secteur précarisé et peuplé de populations issues d’immigration récente ou plus ancienne et se nourrit d’histoire, d’historicité, d’anecdotes mais aussi de drames humains parfois douloureux. Au travers des enfants ou des adolescents que nous rencontrons, l’histoire de ces parents s’inscrit en filigrane et nous révèle les difficultés d’inscription sociale de cette descendance qui ne maîtrise pas toujours les tenants et les aboutissants de cette histoire source de souffrances psychologiques où parfois de pathologies psychiatriques.
Les sciences sociales ont souvent évoqué le thème du déracinement pour expliquer le mal-être et les difficultés d’adaptation de la première génération puis certaines explications culturalistes ont été avancées comme la double culture pour donner un sens aux difficultés d’intégration de la deuxième génération.
La dite « troisième génération » se heurte également aujourd’hui aux mêmes stigmates mais dont la source serait entre autres d’ordre religieux. Les faits socio-économiques, les éléments de contexte immédiat de vie comme l’habitat, les expériences plus ou moins précoces et intenses du racisme, l’absence de mixité sociale dans la cité où dans l’école, le chômage ambiant chez les jeunes et les parents sont autant d’éléments qui restent peu utilisés pour nous éclairer sur la construction identitaire de cette jeunesse qui a du mal à se faire une place au soleil.
La psychopathologie infantile n’échappe pas au constat, les arguments culturalistes sont souvent avancés pour donner un sens aux désordres présentés par les parents, les enfants et les petits-enfants.
Dans ce 15e arrondissement de Marseille vivent environ 75 000 habitants (répertoriés ou non) venant de tous horizons et de tous milieux sociaux. L’habitat qui prédomine est le logement social sous forme d’HLM mais aussi des copropriétés louées à des familles issues de milieux défavorisés et souvent migrantes. Cette concentration de populations de niveau social différent engendre souvent des phénomènes de précarité, d’exclusion et de discrimination au travail, à l’habitat, au choix de l’école, à l’accès aux soins.
Dans cette zone géographique plusieurs indicateurs sont au rouge par rapport au reste de la ville de Marseille :
- un taux élevé de la population qui est étrangère (12 %, 5 points de plus que la moyenne de l’ensemble de la ville) ;
- une forte proportion de familles monoparentales (5,94 %) ;
- un nombre élevé de chômeurs (37 %) ;
- un nombre élevé de bénéficiaires du RMI (30,3 %) ;
- un nombre élevé de jeunes de moins de 15 ans sans aucun diplôme (34,15 %) ;
- un nombre de jeunes adultes d’un niveau inférieur au bac (74,61 %) ;
- un des taux les plus élevés de jeunes de moins de 20 ans (25 et 30 %) ;
- selon certains quartiers, un taux de fécondité élevé (cité Kallisté) ;
- des écoles primaires où la mixité sociale n’existe pas et pouvant être le début d’une trajectoire d’exclusion sociale.
Sur le plan sanitaire, les difficultés rencontrées par ces populations sont :
- l’accès aux soins qui met en cause l’offre de soins et de services jugée insuffisante ou inadaptée au public ;
- le défaut d’information sur les services sanitaires.
Un bilan de santé réalisé par la Ville de Marseille en collaboration avec l’Observatoire régional de santé met en évidence dans le 15e arrondissement :
- une médecine générale qui prédomine par rapport à une médecine spécialisée ;
- une accession à une médecine spécialisée somatique polarisée sur l’Hôpital Nord ;
- une accession à une médecine psychiatrique en urgence à l’hôpital Nord et sur l’hôpital Edouard Toulouse ; l’accession aux soins d’ordre psychique en médecine privé est quasi inexistante et semble limitée du fait de la couverture par l’assurance maladie ;
- en pédopsychiatrie, l’offre de soins est réduite par rapport aux problématiques rencontrées par les enfants de 6 à 12 ans et des adolescents de 14 à 18 ans.
Sur le secteur, le nombre de pédopsychiatres du service public est faible. Il n’existe qu’un pédopsychiatre sur le secteur du 15e concernant la petite enfance, un pédopsychiatre à mi-temps sur le CAMSP de Saint Louis pour les enfants de 0 à 6 ans et également un mi-temps sur le CASMP de l’Hôpital Nord qui sont largement saturés par des demandes de soins.
Concernant la petite enfance, depuis 5 ans, on note une augmentation du nombre de consultations de 20 % environ pour des problématiques comme :
- troubles envahissants du développement (pathologies
- autistiques et apparentées) ;
- troubles du comportement perturbant l’inscription scolaire et la vie familiale ;
- troubles instrumentaux (dyslexie, dysorthographie,
- dyscalculie, dyspraxie) avec une demande qui a explosé et que nous n’arrivons pas à prendre en charge correctement par manque de moyens humains et de spécialistes orthophonistes ou de psychomotriciens ; ces troubles sont souvent rencontrés chez les enfants de la migration maghrébine (primo arrivants), comorienne ou mahoraise ;
- l’émergence d’enfants obèses dans des familles précarisées.
Les approches classiques d’entretiens cliniques ne sont pas du tout adaptées pour donner une lecture des symptômes qui tiennent compte des spécificités socioculturelles comme l’individualisation du soin, la langue parlée, les représentations de l’enfant dans la famille et dans l’ethnie concernée, la représentation de la folie ou désordre que présente l’enfant.
Nous remarquons que ces familles sont compliantes aux soins lorsque les dispositifs de rencontre clinique tiennent compte de leur subjectivité sinon nous avons une forme de passivité relationnelle qui se met en scène où l’enfant et la famille « subissent» le soin sans comprendre les enjeux de diagnostics et de prescriptions. Nous avons essayé de développer un cadre de rencontres basé d’abord sur une médiation interculturelle avec un médiateur de santé mais devant la demande croissante de consultations, nous ne pouvons pas remédier à toutes les situations.
D’autant plus que les difficultés d’ordre cognitives et affectives de l’enfant mettent souvent en exergue des difficultés d’ordre familial. En effet, ces familles cumulent les facteurs de risques sociaux (précarité, habitat insalubre, chômage, situation juridique instable, fratrie importante, monoparentaux, etc.) où la vulnérabilité psychique parentale est majorée par leur trajectoire migratoire (nucléarisation de la famille, conjugalité différente et souvent conflictuelle avec changement des fonctions, statuts, et rôles des deux parents, etc.).
Intervention de la salle :
Commentaire : Nous pouvons remarquer qu'il existe une corrélation entre la santé des populations et l'insécurité. Nous avons noté une baisse de 16 % des consultations, celle-ci est attribuée à l'insécurité qui s’est considérablement développée vis-à-vis du corps médical, une suspicion, une peur d'être dénoncé au ministère des Affaires intérieures.
Réponse : L'accessibilité aux soins s'explique par de multiples critères tels que le critère géographique, le critère financier, les différentes représentations culturelles, la peur, l'insécurité, les critères administratifs, etc.
Question : Comment se projettent les nouveaux migrants?
Réponse : Aujourd'hui, ces migrants ont un réel désir d'implantation, ils retournent dans leur pays le plus souvent pour voir leur famille mais sans vouloir revivre là-bas. Il y a une véritable modification de la dynamique familiale.
Publié le 18/01/2008 11:36 par Julie Bégin - Journée provençale de la santé humanitaire - Contacter l'auteur - Signaler un problème